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Adopter la démocratie en l’adaptant à nos réalités

Adopter la démocratie en l’adaptant à nos réalités

Nouakchott Info, Maghreb Hebdo, Avril 2005

Nouakchott le, 8 juin 2003… Des chars et autres armes s’attaquent aux symboles de l’Etat. Trois jours d’incertitude passent, sans autorité dans le pays. Pas de crimes non plus, ni incendies, ni pillage. Le peuple avait choisi la paix et la retenue, l’élite qu’elle soit de l’opposition ou du pouvoir, s’était installée dans l’expectative, dans l’attente. Les forces de l’Etat, à quelques exceptions-près, avaient choisi de fondre.

Cette expérience quasi providentielle aura montré à chacun combien l’Etat et l’ordre étaient des exigences fondamentales de la nation.

Le peuple, dans son ensemble, s’est exprimé par la dignité et la grandeur. Ces événements m’avaient touché et, comme réveillé d’un long sommeil, j’entrepris alors une réflexion profonde sur le pays, son présent, son avenir et son passé.

Durant nos années de jeunesse, nous militions politiquement par pur patriotisme. Notre mobile unique était l’intérêt général. Nous avions le sentiment de contribuer de façon désintéressée à la construction nationale.

Avec l’instauration du régime militaire et d’exception, plusieurs choix s’offraient à nous : soit continuer le travail politique avec tous les risques que cela comportait, tant au plan personnel qu’au plan national, soit renier nos principes et nous lancer dans la voie de l’opportunisme, de l’arrivisme. Telle était notre analyse de l’étape historique que franchissait alors notre pays. Nous avons privilégié le choix de nous retirer de la scène politique et de limiter notre effort à trois domaines:

  1. la formation scientifique et professionnelle, en France, en nous éloignant de tout ce qui pouvait nuire à notre pays ou aux autres, et de tout ce qui pouvait amener les autres à nous nuire ;
  2. le travail afin de nous assurer les conditions d’une vie digne ;
  3. La participation à la vie nationale par les activités d’enseignement à l’université et par les conseils que nous fournissions à travers le bureau d’études que je dirige ;

Telle était ma position en temps normal. Pendant les périodes exceptionnelles que vivait le pays, il m’arrivait de temps à autre, de ne pas de ne pas pouvoir  cependant rester les bras croisés. J’intervenais alors par mes réflexions, mes opinions et mes propositions qui finissaient souvent par être prises en compte dans les cercles de l’élite tant du pouvoir que de l’opposition.

Pendant les deux dernières décennies, je n’ai pas trouvé de motifs suffisants pour m’engager activement dans le travail politique, même après le lancement du processus démocratique au début des années 1990. Je n’étais pas tout à fait convaincu de la représentation générale que l’on se faisait du modèle proposé alors, d’autant plus que ce modèle avait conduit, à l’époque, à un climat de discorde et d’hostilité à travers une série de comportements erronés. Chacun détestait l’autre : pouvoir, partis, communautés et tous acteurs confondus. Le terrain politique était devenu un champ de duplicité, d’hostilité et de méconnaissance du droit des autres.

Etait-ce là ce que nous attendions de la démocratie? Et quelles étaient les bases sur lesquelles reposait notre système démocratique? La démocratie n’est, enfin de compte, que le moyen d’encadrer le plein exercice de la liberté et le dessein de développement, à travers les organisations politiques et ce dans un Etat de droit.

La démocratie est donc un moyen pour atteindre le double objectif de la liberté et du développement.

Pour revenir à notre sujet, je dirai que les événements du 8 juin et les résultats du procès de Ouad Naga qui les avait suivi m’ont poussé à méditer et à produire le présent texte, sous forme de propositions pratiques et pragmatiques que je livre, en toute bonne foi et en toute transparence, à l’appréciation de mes concitoyens, qu’ils soient intellectuels ou  politiques.

Je ne nourris ni haine, ni hostilité à l’égard de qui que ce soit. Je ne suis mû par aucun intérêt personnel.

Je ne suis candidat à rien!

Il ne s’agit pas ici du passé ou de l’Histoire, ni d’une analyse critique ou d’un programme politique. Il s’agit seulement d’une réflexion d’un homme attaché à sa patrie, exempt des souillures de la politique au quotidien et jaloux de l’intérêt national et de rien d’autre que l’intérêt national.

De ma réflexion, j’ai tiré les premières conclusions suivantes:

– nous n’avons pas le droit, mes semblables et moi-même, de continuer à nous abstenir et à rester en marge du travail politique, privant ainsi notre peuple de notre contribution dans tous les domaines de la vie nationale ;

– Les valeurs et les principes qui nous ont conduits  à rester à l’écart n’ont de mérite que si nous continuons à faire de la politique par l’action tout en évitant toutes les formes de compromission ;

– La politique du « tout ou rien » n’apporte rien; elle procède d’un manichéisme aux conséquences dangereuses ;

– Si nous continuons à camper sur nos positions par attachement à nos valeurs et à nos principes, en nous contentant de critiquer les autres, la scène politique ne connaîtra aucun changement et restera la chasse gardée des opportunistes qui ne se préoccupent que de leurs intérêts égoïstes ;

– La démocratie ne connaîtra pas de réelle existence tant qu’elle sera unilatérale ;

Et voilà, de mes réflexions politiques je tire, aujourd’hui, les douze propositions que je livre ci-après:

1-Adopter la méthode rationnelle et scientifique et privilégier la réflexion

La science a prouvé que le système rationnel de l’homme, le cerveau, est infatigable mais que, en revanche, il se caractérise par la paresse et parvient, dans neuf cas sur dix, à se donner des arguments pour justifier sa passivité.

Nous, mauritaniens, n’échappons nullement pas à cette règle. Et tant que nous n’aurons pas accordé à cette question l’importance qu’elle mérite, nous ne réaliserons pas de progrès significatif dans notre façon de vivre et de nous comporter  nous mettant en phase avec l’esprit et les outils de notre temps.

Notre mode de vie et nos projets de société doivent se plier à la réflexion rationnelle pour produire des solutions appuyées sur notre système de valeurs et sur les constances propres à notre héritage culturel.

En revanche, si nous continuons à marginaliser la réflexion rationnelle, nos choix resteront prisonniers du mimétisme et nous serons condamnés à suivre les autres, parce que nous leur aurons laissé le soin de réfléchir pour nous.

Dans ce cas, l’issue ne peut qu’être décevante. Les solutions et les modèles importés ne correspondent guère aux fondements existentiels de ce peuple, parce qu’ils sont étrangers à ses spécificités. C’est ainsi que lorsqu’arriva le temps de réfléchir sur un projet de société digne d’un Etat moderne qui s’inscrit dans l’esprit du temps et se sert des outils de l’époque, ce pari n’a pu être gagné.

Nous n’avions pas de capital de connaissances ni d’expériences scientifiques à propos du modèle de l’Etat centralisé.

Une autre cause déterminante, à mon avis, est qu’au moment de l’Indépendance, il y a plus de 40 ans, nous n’avions pas les compétences humaines suffisantes – nous ne les avons toujours pas – pour bâtir un Etat moderne. Jusqu’aux années 1970, le nombre de titulaires de diplômes supérieurs, et même moyen, était insignifiant. Or le rôle de l’élément humain dans le développement des nations et des Etats est capital.

Après la naissance, chez nous, d’une élite instruite et cultivée avec tout ce que cela implique au plan cognitif et intellectuel, le passage aux régimes d’exception avait alors empêché cette élite de jouer pleinement son rôle naturel dans la conception et la construction de l’avenir. La mise de cette élite à l’écart avait grippé le mécanisme du changement et perturbé le fonctionnement normal du processus de développement.

Nul doute qu’aujourd’hui, après quatre décennies d’indépendance, la situation a sensiblement évolué. Le niveau scientifique et intellectuel est nettement meilleur. Des institutions politiques existent et agissent dans un contexte démocratique. Nous sommes désormais plus à même de participer à l’édification de l’avenir, de façon réaliste et dépassionnée. C’est la raison pour laquelle nous appelons à la méditation et à la réflexion rationnelle en vue de faire démarrer à nouveau la raison.

2-Engager la réflexion selon une approche positive

Les idées sont les produits de la réflexion rationnelle. Elles éclairent le présent, le passé et l’avenir et il faut débarrasser la réflexion de tout sentiment de haine, d’hostilité; de tels sentiments conduisent, en effet à des idées négatives.

Les Arabes – anciens – disent que « allumer une seule bougie vaut mieux que maudire mille fois les ténèbres ».

En privilégiant le côté positif de chaque chose, on est porté à l’optimisme. Ce sont là les éléments constructifs de la volonté de progrès issue d’une réflexion saine, positive.

Par contre, si on privilégie le côté négatif des choses, on ne peut qu’être gagné par le pessimisme et la déception. Il ne s’agit pas, pour moi, de faire, ici, des théories ou de donner des leçons de morale. Je ne fais, en l’occurrence, qu’exprimer des réalités psychologiques inhérentes à la nature humaine : « Soyez optimiste et le bien sera de votre côté », disent encore les arabes.

On raconte, dans le même esprit, qu’un américain avait, un jour, mis toute sa fortune dans l’achat d’une terre pour y élever des vaches. Il découvrit que sa terre était peuplée de vipères et la banque refusa de lui accorder le crédit nécessaire à l’acquisition des vaches. Il était devenu la risée des gens. Après une réflexion (positive), il décida de s’investir dans l’élevage de vipères en ne comptant que sur ses propres moyens ; ses affaires ont prospéré, les peaux de ses serpents étaient exportées à Paris pour fabriquer bracelets et sacs des élégantes dames, la chaire était exportée en Asie pour être mise en boîtes de conserves et le venin vendu aux industries pharmaceutiques. Et notre fermier, très spécial, est devenu la quatrième fortune en Amérique. Il avait considéré le côté positif de la chose et agi en conséquence.

Histoire vraie, authentique et vérifiable !

La question que nous sommes en droit de nous poser est maintenant la suivante: laquelle des deux est meilleure, la réflexion positive ou la réflexion négative.

Nous avons un autre exemple célèbre : « deux hommes ont commis des délits identiques. Ils ont subi la même sanction, et ont été confiés au même geôlier et ont partagé la même cellule, et ont été soumis au même régime carcéral. L’un d’eux baissait la tête, se tournait souvent vers son passé de criminel et se lamentait, l’autre levait les yeux, voyait la lumière du soleil, de la lune et des étoiles à travers une minuscule ouverture pratiquée au toit de la cellule et réfléchissait. Leur peine purgée, les deux hommes sortirent, le premier avait perdu la raison tandis que le second était devenu astrologue et poète parce qu’il avait réfléchi positivement.

Regardons autour de nous ; est-ce que nous autres, mauritaniens, cadres et intellectuels de ce pays, procédons à une réflexion positive ou nous laissons au contraire, aller à des attitudes négatives?

Il nous arrive très souvent de tendre vers le négativisme et cela est très malheureux. C’est la pensée positive qui est à l’origine de la démocratie. Quant à la pensée négative, elle ne produit que des régimes dictatoriaux et corrompus. La pensée positive nous pousse à accepter l’autre, la pensée négative nous conduit à le rejeter.

3-Reconnaître notre originalité (authenticité) comme référence culturelle

Nous ne chercherons pas à faire l’apologie du passé, mais nous mettrons à contribution, et de la façon la plus judicieuse, notre patrimoine et notre authenticité qui représentent une richesse référentielle suffisante pour nous aider à concevoir un modèle de société et à trouver des solutions objectives aux problèmes de sous- développement sans nous en remettre à des idées importées, sans nous adonner au « copier coller « …

La Mauritanie se distingue par des caractéristiques qui lui sont propres. A première vue, elle apparaît comme un ensemble de contradictions difficiles à appréhender. C’est un pays grand par sa superficie, modeste par le chiffre de sa population. La religion –unique- y rassemble des communautés diverses. C’est un pays riche par ses ressources naturelles et sous-développé par le manque de moyens. Nous sommes un peuple fortement attaché à son authenticité et possédant un patrimoine culturel et un système de valeurs d’une très grande richesse.

Notre mode de vie est encore empreint de « bédouinité » et de clanisme. Nous sommes un peuple pacifique, mais qui tarde à assimiler les concepts de l’Etat centralisé et de l’intérêt national.

Ces données qui paraissent à première vue contradictoires, nous obligent à interroger davantage notre patrimoine pour mieux situer ce qui nous distingue vraiment des autres et dégager des solutions à nos problèmes plutôt que d’importer des idées et des modèles qui ne correspondent pas à notre culture  ni à nos modes de vie et de pensée.

Les réticences du peuple mauritanien à l’égard de l’expérience de l’Etat centralisé et des projets de modernisation, clé en main, sont peut-être dues au fait qu’il sent que ces modèles et ces idées ne s’inspirent pas de sa propre identité.

Nous insistons sur ce point, non par attachement à l’authenticité – originalité, en soi, mais par souci d’efficacité.

De la même façon, nous tenons à ce que nos idées ne soient pas rejetées uniquement parce qu’elles prennent en compte le caractère original, authentique et spécifique de notre pays.

Ces trois propositions préliminaires que nous avançons comme devant être les fondements intellectuels d’une approche rationnelle, nous espérons qu’elles seront comprises par tous afin qu’y soit puisé la force motrice vers la conception de systèmes garantissant un avenir meilleur.

Terminologie et concepts

Il y a une nomenclature et une terminologie importées qui s’imposent aux gens en fonction de l’évolution historique. Cette terminologie véhicule des contenus et des visions qui ne correspondent pas forcément à ceux adoptés par tous.

4-Le terme « Opposition »

Nous proposons, par exemple, que le terme « opposition » soit remplacé par un autre terme plus adéquat s’agissant du cas de la Mauritanie. Au lieu de l’expression « partis d’opposition », nous pouvons utiliser celle de « partis candidats à l’alternance politique » ou de « partis des solutions de rechange » ou simplement encore, ‘’partis des propositions’’, ou toutes autres appellations…

Le mot « opposition » a eu comme corollaire, dans nombre de pays africains, la désolation et la ruine. Une compréhension fausse de ce concept a ancré, chez beaucoup de gens, l’idée de refus absolu de l’autre, consacrant du coup la rupture et l’absence de crédibilité. Cette image que la société se fait de l’opposant, le met, éternellement, sur la défensive.

Tout cela est une conséquence imparable de ce que nous avons appelé les méfaits de l’attitude mentale négative.

La même chose peut être dite au sujet du « parti au pouvoir » ou de ceux qui occupent des postes de responsabilité et restent sourds à tout ce qui émane de l' »opposition », uniquement parce que c’est l’opposition, au point qu’ils ignorent même jusqu’à l’existence des opposants, de leurs intérêts, de leurs droits et, bien sûr, de leurs idées et propositions.

Par ailleurs, l’ »opposant » porte bien souvent son nom. Il se retranche dans un espace qui, aux yeux des gens, réduit sa pensée et son action au refus absolu de tout ce qui vient de l’autre, quel qu’il soit.

Le rejet est souvent réciproque alors que la différence devait être une source d’enrichissement fécond. Les propositions et les formules de substitution aident le peuple et le pouvoir à connaître l’autre face de la participation, ne serait-ce que de loin.

Voyons ensemble les effets néfastes de cette terminologie pour la société et pour l’opposant, terminologie qui donne pour rôle le refus pour le refus, au plan intellectuel et politique.

D’aucuns peuvent dire que c’est là une terminologie usitée dans la majorité des pays du monde. Je leur réponds que cela est valable pour les pays où les « positions et les pratiques démocratiques sont solidement enracinées » et dont les peuples ont atteint un haut niveau de culture démocratique. Quant aux pays où la démocratie fait ses premiers pas, en droit et en fait, il leur est difficile de jongler avec les concepts ou de brûler les étapes en se donnant l’illusion de suivre un système…

Le terme « opposition » a été compris comme synonyme de refus de l’autre. Et le refus conduit à la rupture, c’est-à-dire à l’absence de communication, donc à l’absence du dialogue, rupture  qui, à son tour, paralyse la démocratie. Il revient à l’élite politique d’inventer[1] des termes et des concepts nouveaux, mieux adaptés au cas de la Mauritanie, plutôt que de continuer à reproduire les mauvaises copies des autres.

Serions-nous incapables d’enrichir le vocabulaire politique mondial?[2]

5-De la « majorité au pouvoir » et des « partis de la majorité »

Ces termes doivent, eux aussi, être remplacés, pour des raisons éthiques, politiques et institutionnelles. Quand on parle de « majorité », on parle implicitement de « minorité » ; cela est valable et acceptable au moment du vote. Ce qui est moralement inadmissible, c’est la fausse certitude, chez cette majorité que, tant qu’elle restera aux affaires, elle pourra traiter la « minorité » avec dédain et mépris, voire tout simplement nier son existence.

Au plan politique et institutionnel, le parti au pouvoir peut (parce que majoritaire) oublier qu’il exerce le pouvoir de tout le peuple à travers les institutions et non le parti; il peut oublier que la majorité qui l’a mis au pouvoir fait partie du peuple ; mais qu’elle n’est pas tout le peuple.

Nous disons donc que cette terminologie a un impact psychologique négatif, qu’elle marginalise les partis de la « minorité » et qu’elle hypothèque, en conséquence, nombre d’opportunités susceptibles de nous faire parvenir à la vérité et d’établir les droits.

A cela s’ajoute le fait qu’elle est complètement étrangère à notre éthique fondée sur la pudeur, l’humilité et le respect des autres.

Nul n’a le monopole de la vérité ni, d’ailleurs, celui de l’erreur qui, elle aussi, n’est l’exclusivité de personne. Chaque parti qui détient une portion de la vérité doit la mettre à la disposition de la société à travers les institutions et les mécanismes démocratiques. Autrement que signifieraient alors multipartisme et pluralisme politiques? Nous proposons donc que les « partis de la majorité » soient rebaptisés « partis en charge des responsabilités gouvernementales » ou « partis en démonstration » ou… Une telle appellation leur confère le cachet de la responsabilité avec son lot de charges au lieu de refléter un simple rapport de forces à un moment donné.

6-Deux piliers sont nécessaires au fonctionnement de la démocratie mauritanienne

Le premier pilier ou le premier axe autour duquel tournent les « dénominateurs communs du consensus’’ ou les ‘’constantes stratégiques’’, prendra la forme d’une structure-cadre à laquelle se réfèrent tous les partis; ce sera une sorte de « parti des partis » ou, peut être, un « parti de la Mauritanie ».

Le second axe repose sur le multipartisme ; là apparaissent les différences et les sujets de divergence ou encore les ‘’variables tactiques ».

La proposition consiste à créer ce que nous avons appelé « le parti des partis » à côté du multipartisme, et ce pour circonscrire les divergences qui mènent à une atomisation et à la multiplication des « partis fictifs », n’ayant aucun apport, sinon la consécration de la division et de la fragmentation.

Et comme preuve de ce qui vient d’être avancé, il suffit de constater notre incapacité à trouver un terrain d’entente. Les hommes politiques et l’élite intellectuelle qui sont sensés conduire le pays perdent de leur crédibilité auprès des masses, parce qu’ils s’épuisent à étaler leurs divergences et à s’écraser mutuellement, ce qui aboutit, parfois, à la perte des uns et des autres.

C’est ce sort que je crains fort pour la Mauritanie[3].

La politique est devenue synonyme de mensonges, de fraude, de duplicité, au lieu de guider les gens vers ce qui les unit et de préserver leur intérêt général et individuel.

Certains peuvent penser que ces idées nous ramènent au temps du parti unique, avec tout ce qu’il a de réactionnaire et de négatif .Je leur dis qu’il n’y a pas d’alternative au choix du pluralisme politique et du multipartisme. Ce  à quoi j’appelle, c’est à la délimitation d’un terrain d’entente où se retrouve l’élite politique mauritanienne afin de servir les intérêts du pays dans un cadre démocratique (cohérent).

L’expérience nous enseigne que le combat politique s’enflamme pendant les périodes électorales. Si nous partageons le temps entre les périodes électorales et celles plus calmes, nous noterons que ces dernières offrent assez de temps pour se voir, se parler et même coopérer, en réservant la compétition aux échéances électorales, législatives ou présidentielles.

Je rappelle au lecteur que les idées, ici avancées, sont le fruit d’une approche positive.

Ma référence au parti unique n’a été faite qu’à titre d’exemple; il s’agit d’un exemple tiré de l’histoire politique de ce pays. Je ne conçois pas qu’un peuple puisse ignorer ou méconnaître son histoire quelque soit le jugement qu’il porte sur l’une ou l’autre de ses expériences historiques.

Dans ce contexte, nous sommes en droit de nous interroger sur ce qui peut nous unir, sur ce que nous pouvons entreprendre ensemble. Ce  à quoi j’appelle, c’est à l’action commune, non à la pensée commune. Le point de rencontre c’est, donc, l’action commune. Et à ce propos, il est possible d’énumérer une série de pistes qui peuvent servir de plate-forme commune à l’action nationale.

6.1. Contribuer à la promotion de la culture civique des mauritaniens

Il n’y a pas de démocratie sans civisme. Le sens civique est une condition essentielle pour le développement des sociétés démocratiques.

Je donnerai, à titre d’exemple, ma participation à des opérations électorales où je m’étais trouvé face à de grandes quantités de cartes électorales non retirées par leurs titulaires ; bien entendu, j’avais refusé l’utilisation frauduleuse de ces cartes. Certains collègues n’étaient pas aussi rigoureux que moi et, avaient ‘’fraudé’’, en les utilisant, pour favoriser, même ouvertement, leur candidat préféré.

C’est là un cas qui dénote un réel manque de civisme. Eradiquer la fraude est possible par la promotion du civisme et la vulgarisation des droits et des devoirs civiques.

Je n’ai jamais adhéré aux Structures d’Education des Masses (SEM) ni au parti unique. Pourtant, je me demande si cette expérience des SEM n’était pas utile pour ramener les masses à plus de civisme, à condition, toutefois, d’éviter l’amalgame avec le travail politique ou policier. Nous proposons ici, au passage, la création d’une station radio et d’une chaîne TV culturelles[4] dédiées à l’éducation civique. Les programmes de ces média peuvent associer des politiques et des intellectuels à des fins d’éducation et non au service des politiques partisanes.

6.2. La préservation de l’environnement comme domaine d’action commune

C’est un domaine fécond où tous peuvent se retrouver pour faire face aux problèmes de désertification, de reboisement, de protection des forêts, de pollution.

Tous les partis peuvent se mobiliser pour relever ces défis.

Je ne propose pas ici la création d’un parti des verts, comme il en existe dans plusieurs pays. Ma proposition est faite à l’ensemble des professionnels de la politique et du service public pour qu’ils contribuent, ensemble, à la solution des problèmes que rencontrent leur pays et leur peuple.

6.3 Les situations de crise

Les situations de crise politique qui peuvent menacer l’unité nationale et la démocratie, les crises alimentaires, la sécheresse ou toute autre catastrophe, doivent offrir l’occasion de faire preuve d’unité et d’abnégation, le temps d’en venir à bout.

6.4. L’alphabétisation, la bonne gouvernance

L’importance de l’alphabétisation, la nécessité de rationaliser, d’assainir l’Administration et de concrétiser les principes et les objectifs contenus dans le discours du Président de la République à Kiffa, font l’unanimité et peuvent faire l’objet de programmes communs. Ces sujets d’actualité sont l’objet d’un accord total entre tous les protagonistes de la scène politique, et peuvent être des sujets de concorde nationale.

7-Un comité des sages pour proposer un code d’honneur engageant les partis[5]

Ce code définira le cadre éthique dans lequel doit s’exercer la démocratie et l’activité des partis en direction de la société.

8-Un comité des sages pour veiller sur le respect du code d’honneur[6]

Ce comité devra veiller au strict respect du code et empêcher tout débordement, surtout pendant les périodes électorales. Il aura à proposer toute mesure pouvant renforcer la paix intérieure et la réconciliation entre les protagonistes Ce comité devra être composé de dignitaires ayant une grande expérience reconnue et entièrement retirés de la vie politique.

9-Enlever aux conseils municipaux tout cachet politique

La politique nationale doit rester au niveau des partis politiques pour permettre aux conseils municipaux de se consacrer aux questions de développement (économique, culturel et social) au niveau local. L’exercice de la politique à l’échelle nationale sera laissé aux partis politiques. Il sera ainsi donné à tous les fils de la commune de choisir leurs conseils municipaux et de participer, de façon équitable au développement de leur commune, indépendamment de leur appartenance politique et en tenant compte des différences de niveau, de préoccupations et de prise de conscience. La démocratie prendra, ainsi, à chacun ce qu’il peut offrir.

Le mélange des genres qui caractérise actuellement la vie politique est à l’origine de cette proposition. Certains confondent les questions politiques d’ordre national avec d’autres préoccupations moins avouables, de caractère tribal, corporatiste ou local n’ayant d’autre but que la satisfaction des intérêts personnels et étroits.

L’observation des faits montre que les cadres et les partis, en Mauritanie, n’ont pas encore atteint un niveau qualitatif et quantitatif suffisant pour s’occuper, en même temps, des questions nationales et locales. La situation actuelle coûte très cher à tous et le cumul des postes rend certains incapables de faire face à leurs obligations de maire, de sénateur, de député. La présente démarche est de nature à ouvrir les conseils municipaux aux membres des organisations de la société civile ou des différents partis politiques, ce faisant, les conditions de contacts au sein d’une même instance. Notre seul mobile est le désir de mettre en œuvre toutes les ressources humaines et matérielles pour assurer un meilleur développement au domaine municipal.

10-Instituer des conseils régionaux élus par les communes

Ces conseils auront pour mission de favoriser le développement économique et social à l’échelle de la région. Ils constitueront une sorte de parlements régionaux dont les membres seront plus sensibles aux problèmes nationaux. Des membres, appartenant à plusieurs tribus, seront présents dans ces conseils où ils seront au service de la région et non au service de leur tribu. Il s’agit de tuer le « tribalisme » par le ‘’régionalisme’’ qui est plus proche du patriotisme.  Le sol au lieu du sang !

Par son travail au service de la région  (un territoire), le membre d’un Conseil régional sera mieux préparé pour occuper des responsabilités au niveau national.

Le développement du pays dans son ensemble passe par celui des régions et il faut créer le cadre institutionnel pour atteindre cet objectif. Telle est la finalité que nous donnons aux « conseils régionaux », ces parlements régionaux ont la même importance, sinon une importance plus grande, que le Sénat à condition, toutefois, d’avoir les moyens d’agir et de se mouvoir en toute indépendance.

11-Affecter les revenus pétroliers aux budgets régionaux

Cela est nécessaire pour permettre aux conseils régionaux de travailler efficacement au développement de leur région. L’intégration directe des revenus pétroliers au budget de l’Etat accroîtra la pression sur l’Administration centrale et réduira inévitablement ses performances.

En prenant soin des régions, en les dotant de budgets adéquats et en y développant des projets, nous encourageons leurs habitants à y demeurer et à y travailler tout en surveillant de près leur évolution. Les populations locales auront la possibilité de suivre l’exécution des programmes dans leur région et d’améliorer leur niveau d’information et de vie au lieu de s’entasser à Nouakchott ou dans d’autres grandes villes.

Le transfert des revenus pétroliers au développement régional peut constituer une garantie de saine gestion, loin des cadres de l’Administration centrale qui ont acquis une solide ‘’expérience’’ de mauvaise gestion des biens publics qu’ils ont l’habitude d’utiliser dans leur propre intérêt.

Le raccourcissement des circuits financiers permet, en outre, un meilleur contrôle de la gestion de cette ressource. Un circuit décisionnel et financier court se contrôle plus facilement qu’un circuit financier long ! Bien entendu, l’utilisation de toute ressource nouvelle doit nécessairement faire l’objet d’une préparation préalable. Si on optait pour l’utilisation des ressources pétrolières dans le développement régional, les cadres de chaque région devraient se mettre à inventorier les besoins de leur région et à préparer les plans qui lui conviennent.

12-Un ministère chargé du développement régional et des collectivités locales

Parallèlement aux conseils régionaux, ce ministère représentera l’Etat. Ce sera la structure organisationnelle chargée des questions de développement régional. Il y a bien sûr le Ministère de l’Intérieur dont la mission couvre les questions régionales et locales. Mais la création d’un ministère chargé du développement régional et local permettrait au Ministère de l’intérieur de se consacrer aux problèmes de la sécurité intérieure. Notons que l’épithète « intérieur », ici, ne veut rien dire parce que nous proposons la création d’un ministère chargé du développement des régions, des collectivités locales et de la Poste qui deviendrait la ‘’ Banque ‘’ des régions[7].

A propos du ministère de l’Intérieur, nous dirons justement, au passage, que d’autres compétences devraient être transférées au ministère de l’Intérieur qui aurait alors une nouvelle appellation à savoir « Ministère des Libertés, de la Sécurité et des Télécommunications ». La relation entre liberté et sécurité serait, dès lors, mieux perçue par tous, ce qui contribuerait  positivement  à  la vulgarisation de la culture démocratique.

Nous insistons, enfin, sur le rôle primordial du « ministère chargé du Développement régional », rôle que nous résumons ainsi :

– la tutelle sur les conseils régionaux et les communes tandis que la tutelle sur les partis sera donnée au « Ministère des Libertés et de la Sécurité »;

– la participation à l’élaboration des projets de développement au niveau régional;

– la participation à l’étude scientifique et technique de ces projets et le contrôle des dépenses dans le cadre des programmes de développement régional ;

La participation à l’étude technique et scientifique de ces projets et le contrôle des de dépenses, dans le cadre des programmes de développement  régionaux.

Cette formule serait, pour certains, contradictoire avec l’existence d’un ministère  des Affaires Economiques et du Développement. Mais nous pensons que ce ministère doit se consacrer aux projets à caractère national comme les grands projets d’infrastructure et autres. Nul doute que cette séparation rendra les choses plus claires, avec une meilleure répartition des financements entre les projets à caractère national et ceux à caractère régional.

L’efficacité des contrôles et la transparence y gagneraient.

[1] Pronostic vérifié. Le terme: dialogue inclusif et démocratie inclusive,. dialogue de Dakar 2009 et autres dialogues qui ont suivi, 2011…

[2]  Pronostic vérifié. Nous avons répondu nous-mêmes en inventant le terme dialogue inclusif et démocratie inclusive.

[3] Pronostic vérifié. Le recours à la Communauté Internationale et la tenue du dialogue 2009, à Dakar, constituent l’illustration de cette appréhension que nous avons exprimée, 5 ans auparavant.

[4] Proposition réalisée à travers la création, en 2006, de la station radio culture civique.

[5] La substance de cette proposition est très proche de la mission affichée par le Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie. Cf Charte du CMJD, août 2005.

[6] Idée très proche de l’esprit qui a présidé à la création de la CENI.

[7] Voir. Nouvelle mission de la Poste.