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Démocratie Inclusive pour Pays à Ressources Insuffisantes (D.I. pour P.A.R.I.).

Démocratie Inclusive pour Pays à Ressources Insuffisantes (D.I. pour P.A.R.I.).

CRIDEM, 23 avril 2008

La démocratie n’est pas une religion révélée avec un credo sacré ; elle n’est pas, non plus, une science exacte. Dès lors qu’on aborde la question de la démocratie, on a tout de suite l’impression que l’interlocuteur est hermétique à toute idée nouvelle sur le sujet.

La démocratie n’est pas une fin en soi ; c’est un système d’exercice de la liberté pour atteindre des objectifs et des résultats satisfaisants.

Le modèle occidental n’est pas une panacée ; ce n’est pas, non plus, un outil standard à prendre ou à laisser, même avec ses défauts. Cette vision de la démocratie en détourne plus d’un au profit d’un « despotisme éclairé », au lieu d’imaginer des formules démocratiques adaptées à chaque situation particulière. Il n’est de despotisme qu’aveugle.

La démocratie n’est pas une idée figée, indépendante du temps et de l’espace. C’est un système d’origine et d’application humaines qui doit tenir compte des particularités des peuples. C’est pourquoi, nous privilégions un système démocratique nuancé, adapté.

En fait, pour les Pays à Ressources Insuffisantes (P.A.R.I.), le système démocratique est « le moins mauvais », là où il doit être nuancé ; pour les pays à ressources excédentaires, on le considère « le meilleur », là où il peut être appliqué.

Pourquoi ne chercherions-nous pas à transformer le « système le moins mauvais » pour nous, en un système parfait, répondant à nos réalités propres, par un effort d’adaptation ? Ne méritons-nous pas un tel effort ?

Posons une question de logique et de bon sens: Comment une communauté humaine ou un groupe de pays abondamment nantis en tout, et d’autres pays à ressources insuffisantes dans tous les domaines peuvent-ils appliquer le même système démocratique ? Mieux, quand ces deux ensembles ont des cultures et des civilisations différentes.

Cette remarque, d’ordre logique, nous incite à nous interroger sur la pertinence de calquer un système démocratique prouvé ailleurs sur des réalités complètement différentes. Et puis, il y a une relation entre la forme et le contenu. Comment des contenus différents, peuvent-ils se refléter dans une forme identique ?

Comment un système construit depuis des siècles, par d’autres sociétés, peut-il être appliqué intégralement, sans retouches, et du jour au lendemain, dans nos sociétés ?

Mieux, comment pouvons-nous ignorer notre héritage civilisationnel et notre capital de valeurs et d’expériences, et les leçons qu’il importe de mettre à contribution dans notre quête du progrès ?

Donnons à cet héritage une chance d’inter fécondation avec les modèles qu’on nous propose.

Notre rapport à la démocratie est marqué par le mimétisme et la fascination face aux progrès enregistrés par l’Occident, au point que seuls ses résultats nous intéressent, sans avoir identifié leur origine.

Et comme la démocratie est un moyen, les mêmes moyens ne produisent pas forcément les mêmes résultats, surtout quand les contextes sont différents.

La démocratie imposée, décrétée, est généralement fausse, sans contenu et réduite à un verni trompeur au service de ceux qui s’accaparent et monopolisent le pouvoir, au nom d’une démocratie qui n’a de démocratique que le nom.

Dans leur relation avec l’Occident, les Pays à Ressources Insuffisantes(PARI) observent, souvent, l’attitude pathologique du « tout ou rien », oui ou non !

Notre proposition dit oui, mais.

Oui, pour la démocratie dans ce qu’elle a d’utile pour nous, mais en l’adaptant à nos réalités propres.

La démocratie passe par deux étapes. La première est celle des élections, des choix. La seconde est celle de la réalisation des programmes ayant bénéficié de l’adhésion massive du peuple.

Ces deux étapes sont caractérisées par :

–         la compétition d’abord,

–         la contradiction, ensuite, entre pouvoir et opposition

Notre proposition conserve ce schéma avec, tout de même, quelques modifications.

La première étape, qui prépare le peuple à faire des choix en toute conscience et connaissance de cause, correspond au temps de campagne ; ce temps devrait être plus long qu’il ne l’est maintenant, soit entre 6 mois et une année.

–         Pour la seconde étape, une fois les choix faits, les différents protagonistes se retrouvent pour mettre en œuvre le programme choisi par la majorité du peuple, et l’opposition se replace dans le cadre de ce programme. Pour cette phase, le critère de la participation, est « moralité- technico-gestionnaire ». La couleur politique et l’esprit négatif doivent être relégués au second plan jusqu’à l’échéance électorale suivante.

L’engagement du peuple et de la classe politique au profit du programme choisi doit être inscrit dans la constitution au même titre que la reconnaissance du président élu. Ainsi, les rapports entre les différentes familles politiques seront marqués par la cohésion autour du programme et de sa mise en valeur.

–         Notre proposition prévoit un espace réservé à une instance composée de sages choisis parmi les personnalités politique de grande notoriété, les notables et les penseurs qui seront invités à mettre leur expérience au service de la société.

Enfin, la proposition offre à la démocratie locale la possibilité de s’exprimer de façon originale, en séparant, dans la mesure du possible, les enjeux locaux des enjeux nationaux.

I – Les Justifications fondamentales du Projet : Démocratie Inclusive pour Pays à Ressources Insuffisantes (P.A.R.I.)

Phase I. C’est la phase des campagnes électorales. Elle peut s’inspirer étroitement du modèle occidental classique avec la liberté d’expression, le pluralisme et l’esprit de compétition pour réunir le maximum de suffrages autour des programmes électoraux proposés. Les forums, les dialogues, l’échange d’idées et la diversité des opinions enrichissent le débat pendant cette phase.

En Occident, il s’agit d’un travail de propagande, de confection de messages que les électeurs peuvent assimiler rapidement ; ils n’ont nullement besoin de longs débats. Les candidats, eux-mêmes sont, souvent, connus à travers leurs écrits et leur présence dans les médias, à l’inverse de ce qui se passe chez nous.

Si nous adoptons la durée de leurs (les occidentaux) campagnes, le temps sera trop court pour apprécier, à leur juste valeur, les idées que nos candidats proposent.

En outre, une logue campagne permet aux candidats démunis de conduire la campagne à leur rythme ; ce qui offre plus de justice par rapport aux candidats mieux fournis. Ainsi, les électeurs pourront faire la part des choses, sans être influencés, uniquement, par les moyens logistiques que seule une partie des candidats peut mobiliser.

La longueur de la campagne permet de s’assurer de la constance des candidats et de la fermeté de leurs opinions ; ce qui donne plus de crédibilité au débat électoral et réduit les risques d’achats de consciences.

Enfin, une longue campagne électorale permet d’approfondir le débat entre les élites afin que les électeurs déterminent leur choix en connaissance de cause. Le choix démocratique y gagnera.

Phase II. C’est l’après-élection du Président de la République.

C’est la phase de la mise en œuvre du programme choisi par les électeurs. Je m’interroge, toujours, sur la relation entre la légitimité du Président de la République et la légitimité de son programme électoral.

La légitimité du Président provient du suffrage majoritaire en sa faveur; cette légitimité doit s’étendre, normalement, à son programme qui est à l’origine de ce suffrage.

Il est établi que la majorité se plie, nécessairement, au programme du Président. Pourquoi la minorité ne la rejoint-elle pas, par respect de la volonté du peuple, et dans l’intérêt de la patrie ?

Il est logique, et d’usage systématique, qu’au sein d’un parti, la minorité se plie à l’opinion de la majorité, en ce qui concerne les programmes et les politiques ; c’est un principe démocratique. Ce qui est valable au niveau d’un parti politique, ne l’est-il pas au niveau national ? Est-ce que nous considérons l’action au sein des partis plus importante que l’action au niveau de la nation ?

En Occident, ils ont un surplus de moyens et peuvent s’offrir le luxe de s’opposer. Dans nos pays, la situation est, complètement, différente. Même, en conjuguant nos efforts avec ceux des apports extérieurs, nous avons de la peine à atteindre nos objectifs. Que dire lorsque chacun de nous suit un chemin différent de celui de l’autre?

Comme nous l’avons expliqué, les peuples d’occident peuvent s’offrir le luxe d’une opposition et d’un pouvoir, parce qu’ils vivent dans la prospérité. En revanche, nous ne pouvons pas nous permettre ce luxe, sauf au moment des premiers choix.

Pendant la seconde phase nous devons nous considérer en état de guerre permanente contre la pauvreté, la faim, la maladie, l’ignorance, et tous les autres ennemis du progrès. La compétition électorale doit laisser la place à la solidarité pour relever ces défis.

Nos programmes ne sont que des projets, et nous avons, cruellement, besoin de les mettre en œuvre, au profit du développement. Ici, le rôle de l’opposition est crucial pour veiller à l’exécution des plans contenus dans le programme.

En outre, les oppositions au sein de la démocratie occidentale, ont, pour origine, une différence d’appréciation des priorités en ce qui concerne l’utilisation des revenus alors que nous, nous manquons des revenus justement. Sur quoi, alors, nous opposons-nous dès lors? Sur rien ? Nous devons, d’abord, créer et produire.

A l’inverse de ce qui se passe en Occident, et en admettant la nécessité d’une opposition et d’une majorité au pouvoir, est-ce que notre société possède les outils qui permettent à l’opposition d’avoir une influence positive sur l’opinion publique (les instituts de sondage, les médias, l’instruction) ?

En fait, sans ces outils, une opposition ne peut jouer un rôle positif et significatif.

Elle peut, tout au plus, avoir une influence négative ou, carrément, nulle.

Dans le cas où la moralité et la technicité font défaut au sommet de la société, où un groupe (majorité) s’accapare l’Administration, la société sera privée de tout rôle positif de la minorité. Le « contrôle interne » sur lequel compte toute société respectueuse des critères de la transparence et de la bonne gouvernance sera faible.

Si l’opposition obtient les moyens lui permettant de jouer un rôle dans la gestion, les risques de crises seront réduits, grâce à la participation de cette opposition.

Si nous prenons l’exemple récent du Kenya, on trouve qu’ils ont eu recours à ce type de démocratie pour résoudre la crise qui a fait tant de victimes et de dégâts matériels, et on constate que l’application de la démocratie ‘’inclusive’’ pouvait prévenir l’éclatement d’une telle crise.

Nous soulignons, ici, l’importance du principe de l’alternance au pouvoir et son effet positif sur le parti de l’opposition, car toute opposition ayant, déjà, participé à la gestion des affaires, par le passé, est mieux outillée que celle qui n’y avait, jamais, participé ; celle-ci peut accéder au pouvoir, sans aucune expérience, du fait de sa marginalisation.

Chaque pouvoir doit, alors, offrir à tous les possibilités de participation à la gestion et au contrôle.

Une lecture attentive de la situation de l’opposition, dans les pays occidentaux, montre qu’elle traduit un excédent de ressources humaines, techniques, économiques, etc.

Elle est, aussi, une réserve pour l’avenir.

Dans les pays à ressources insuffisantes (pari), la marginalisation de l’opposition creuse le déficit dans ces domaines.

En un mot, la démocratie que nous proposons est une démocratie inclusive, à l’opposé de la démocratie classique que nous considérons comme ‘’exclusive’’; seulement, les occidentaux ont les moyens de limiter les effets collatéraux de cette démocratie ‘’exclusive’’.

Donc la seule option qui s’offre à nous est la démocratie ‘’inclusive’’.

II – Une place pour une institution unique des sages

Il s’agit de donner une place aux sages et à la sagesse au sein du système démocratique proposé.

Toute personne peut atteindre un âge où ses possibilités physiques ne lui permettent plus de faire la politique tout en continuant à détenir un capital de connaissances et d’expériences qu’elle peut mettre au service du pays.

En Occident, on ne compte pas beaucoup sur cette catégorie de personnes; chez nous, c’est le contraire. Notre système de valeurs réserve une place prépondérante aux personnes âgées qui sont bien écoutées, surtout celles parmi elles qui sont issues des élites et qui détiennent une somme inestimable de connaissances et d’expériences (anciens présidents, hommes politiques, penseurs, ouléma, quelques soient leurs affinités partisanes antérieures, au cours de leur vie active).

Il s’agit de créer, pour cette catégorie, un cadre à partir duquel elle peut fournir avis, orientations et conseils, de façon désintéressée, et sans implication directe et active, dans le travail politique.

Ces sages ont un rôle important au cours de la première phase du processus de notre démocratie inclusive, dans la diffusion d’une culture de tolérance et de respect pour l’autre. Ils peuvent jouer le rôle d’arbitre, en cas de différends entre les protagonistes de la scène politique.

Pendant la phase 2 dite de réalisations, les sages doivent surveiller l’exécution des programmes et prodiguer leurs conseils à travers des publications appropriées. Ce travail de modération est important auprès des décideurs et compense l’adhésion de la minorité à l’action de la majorité pendant la phase de mise en œuvre des politiques.

Les Etats doivent créer ce genre de structures au plus vite et les doter des moyens nécessaires. Surtout qu’on ne nous dise pas que ces structures sont inconnues en Occident. Nous ne voulons pas copier l’Occident. Nous voulons inventer des outils qui répondent à nos besoins spécifiques, et qui tiennent compte de nos particularités sociologiques.

III-Privilégier la démocratie locale

Il s’agit de donner plus de place à la démocratie locale. Les systèmes politiques en vigueur dans les « pays à ressources insuffisantes » tendent vers la centralisation institutionnelle, ce qui provoque une forte pression sur le centre et multiplie les difficultés.

La démocratie locale, par contre, favorise le règlement des problèmes et contradictions au niveau local et libère les autorités nationales pour s’occuper des questions nationales.

On rapproche ainsi la pratique démocratique du peuple, en lui donnant la possibilité de surveiller les projets de près. La véritable école de la démocratie se situe au niveau local. C’est, aussi, un moyen pour le décideur de se mettre à l’écoute des citoyens, et d’apporter à leurs problèmes les solutions adéquates.

L’Etat est tenu d’appuyer les instruments de la démocratie locale en leur affectant les ressources budgétaires nécessaires à leur autonomie et à leur efficacité.

Ainsi, les cadres traditionnels vont trouver la possibilité de s’adapter au contexte moderne. Bien sûr, tout ce que nous avons avancé au sujet de la démocratie ‘’inclusive’’ s’applique à la démocratie locale.

CONCLUSION

L’exemple mauritanien de démocratie a été largement commenté dans le monde. L’intérêt du monde pour cet exemple est légitime. Ce peuple possède un grand génie et une civilisation dignes de respect et qui lui ont fourni, régulièrement, les moyens d’assimiler tout ce qui est nouveau.

Notons que la démocratie est, aussi, un moyen de mettre en valeur les particularités civilisationnelles et les potentialités des peuples. La démocratie mauritanienne a gagné en transparence et en efficacité par la limitation des mandats.

En tous cas, nous ne pouvons qu’être fiers de tout ce qui rehausse la Mauritanie et de l’appréciation que se fait le monde de notre expérience.

Mais regardons de plus près : en mai 2003, trente sociétés françaises s’orientaient vers l’investissement en Mauritanie dans un contexte considéré comme favorable et stable. En moins d’un mois, ce fut le 8 juin 2003.

Et le monde considère l’expérience mauritanienne comme un modèle à suivre, pourquoi nos intellectuels et penseurs ne profitent pas de l’occasion pour valoriser au maximum cette expérience.

Nous sommes convaincus de la pertinence de cette démarche et du fait qu’elle va dans le bon sens, mais qu’elle n’est pas encore achevée; elle est l’œuvre d’un individu aux ressources limitées, lui aussi!

Ce qui est demandé, aujourd’hui, c’est la contribution par les idées et l’action, à l’approfondissement de l’expérience et à la réadaptation de la démocratie en tenant compte de nos réalités et de nos aspirations. J’espère, au terme de cet exposé, avoir réussi à susciter un débat d’idées, en vue d’animer l’opinion politique et de la mobiliser, au service d’un système démocratique réaliste et effectif, pouvant servir de modèle à d’autres sociétés comparables à la nôtre.