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L’accord de Dakar était, à la fois, un succès et un échec.

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Interview accordée au quotidien El Emel El Jedid[1]

L’accord de Dakar était, à la fois, un succès et un échec.

Le Docteur Mohamed OULD MOHAMED EL HACEN est Professeur à l’Université et est expert économiste. Il est, par ailleurs, un penseur fort connu et analyste politique, à la fois, avisé et pertinent.

Il a pris part à bon nombre de forums politiques où ses contributions ont toujours été largement attendues et hautement appréciées.

Il s’est entretenu avec le journal El Emel El Jedid, à propos de la vision qu’il a de l’actualité politique et du dialogue entre la Majorité et l’Opposition.

El Emel El Jedid : Quel est le secret de l’intérêt que vous portez à la chose politique, alors, que vous n’adhérez à aucun parti, ni mouvance politiques officiels et vous n’êtes membre d’aucune organisation de la Société Civile ?

Mohamed Ould Mohamed El Hacen: la Mauritanie a connu, malheureusement, une succession de crises au cours des dernières décennies. Chaque mauritanien doit, à mon avis, dans les moments difficiles que traverse le pays, s’exprimer librement sur tout ce qui est susceptible d’apporter des solutions aux problèmes posés.

Ce qui nous empêche d’intégrer les partis ou mouvances politiques, c’est, avant tout, la manière dont s’exerce le travail politique chez nous.

En effet, nos hommes politiques ne vivent pas pour la politique mais vivent de la politique. Nous, par contre, nous voulons que cette équation erronée soit corrigée, afin de permettre à nos politiques de vivre, effectivement, pour la politique, au lieu d’en faire une source de revenu et d’en vivre.

Cela ne veut pas dire que ceux qui ne vivent pas pour la politique ou de la politique, ne peuvent jouer un rôle positif, en intervenant dans la chose politique. Ils peuvent, même, jouer le rôle d’arbitre si les circonstances le permettent.

Sur cette base, nous qui ne sommes pas étiquetés politiquement, nous avons l’avantage de pouvoir regarder les choses du dehors et disposons, en outre, du temps nécessaire pour réfléchir sereinement et observer ce qui se passe sur la scène nationale et internationale au moment où nos politiques sont, précisément, occupés par leurs propres divisions qui les empêchent, souvent, de penser de façon sérieuse à ce qu’ils doivent faire, à pourquoi le faire et à quand le faire.

Ce climat de division compromet les efforts visant à promouvoir le développement, la culture et le renforcement des capacités. Pour illustrer cela, nos acteurs et nos décideurs se sont engagés, depuis plusieurs années, dans une lutte sans merci à propos du choix de la personne la plus indiquée pour diriger le pays.

Dans les pays avancés, les hommes politiques s’appuient sur des centres spécialisés dans le domaine des études, des analyses et du conseil pour mieux appréhender la situation politique et trouver les idées novatrices, propres à les aider dans leur entreprise.

Pour notre cas précis, si un citoyen ayant une expertise dans le domaine des études, de l’écoute et de la réflexion offre volontairement ses services, les hommes politiques et leurs collaborateurs doivent l’écouter surtout s’il n’a aucun parti pris, ne pratique nullement la surenchère, et peut, de surcroît, constituer un pôle de convergence.

E.E.E.J.: Vous avez participé à l’atelier sur le dialogue vu par la Majorité et l’Opposition. Pouvez-vous dire à nos lecteurs comment vous voyez ce dialogue ?

M.O.M.E.H.: Je vais, pour commencer, aborder le dialogue en tant qu’outil pour rechercher un terrain d’entente entre la Majorité et l’Opposition et, particulièrement celui qui a été engagé, dernièrement, entre les deux parties et qui a abouti à l’Accord de Dakar.

J’examinerais, ensuite, le dialogue comme méthode de gestion dans la démocratie moderne et comme principe fondateur qui régit la relation entre la Majorité et l’Opposition, au sein de cette démocratie.

J’évoquerais, enfin, le dialogue comme mode d’action pour la bonne gouvernance.

Premièrement, le dialogue entre la Majorité et l’Opposition. Il s’agit là du dialogue ayant abouti à l’Accord de Dakar. Je dois dire, ici, que cet accord a été, pour la Mauritanie, à la fois, un succès et un échec.

Un succès, parce qu’il a permis d’obtenir un accord permettant de régler la crise qui a secoué le pays, pendant un certain temps.

Un échec, pour nous les Mauritaniens, car nous n’avons pu trouver des solutions à nos problèmes qu’en dehors de notre territoire et sous la supervision de la communauté internationale alors qu’il aurait été, plus judicieux, pour nous, de faire preuve de sagesse, de courage et de responsabilité pour les chercher dans notre propre pays et entre nous, sans recourir à la médiation externe, surtout que, nous avons organisé, il n’y pas longtemps, un processus démocratique réussi, salué et béni par le monde entier, et qui a failli faire jurisprudence, dans son domaine.

Au lieu de cela, nous sommes devenus comme le patient qui, terrassé par la maladie, cherche le soulagement auprès des autres.

En raison du manque d’expérience de nos politiques, dont la première transition représente l’unique exercice réussi, avant d’aller à Dakar, et qui n’avaient su comprendre que l’Accord de Dakar permettait, non seulement, de dépasser la crise intérieure, mais portait aussi, en son sein, une méthode efficace pour la gestion de la démocratie, qu’il constitue, en outre, un outil de bonne gouvernance et qu’il nous revient à nous de le respecter dans la forme et dans le fond, surtout qu’il est devenu un événement majeur pour la conscience collective de la communauté internationale.

En effet, la violation des accords auxquels nous avons souscrits, devant les représentants des autres Etats, porte préjudice à notre réputation et à notre crédibilité et réduit, dans l’avenir, notre marge de souveraineté, lorsque nous ferons face à d’autres crises, parce que la communauté internationale n’aura plus confiance dans la sincérité de nos engagements.

E.E.E.J.: La bonne gouvernance et la démocratie moderne constituent deux nouveaux concepts. Pouvez-vous nous dire de quoi il s’agit ?

M.O.M.E.H.: En Mauritanie, on circonscrit la démocratie aux opérations électorales, et on résume la bonne gouvernance à la lutte contre la corruption et le détournement des deniers publics.

Cela est exact, dans une certaine mesure, mais c’est une approche réductrice et relativement dépassée car la démocratie est devenue un système global qui comporte toutes les règles régissant la situation politique, en général, et les rapports entre le scrutin initial et le scrutin annonciateur de la fin de la concertation entre les parties en présence, sur n’importe quelle thématique.

C’est ce qui justifie la nécessité d’instaurer un dialogue permanent comme mode de gestion du système démocratique moderne et comme outil de mise en œuvre de la bonne gouvernance.

La gestion démocratique est, aujourd’hui, étroitement liée à la bonne gouvernance. D’ailleurs, ces deux concepts vont toujours de pair afin de trouver, entre la Majorité et l’Opposition, une formule médiane où la majorité s’abstient d’écraser la minorité et veille sans exclusive constamment à la consulter, avant toutes prise de décisions.

Il n’est, en effet, pas logique, au regard de l’esprit démocratique, que les 4% qui séparent les deux candidats aux dernières élections privent une partie des citoyens qui ont exprimé librement leur suffrage, de toute participation à la gestion des affaires publiques.

Il n’est, d’ailleurs, ni équitable, ni acceptable, ni même conforme aux droits des citoyens d’ignorer l’une des parties simplement parce que l’autre partie l’a dépassé de 4%.

Aussi le dialogue sur la bonne gouvernance deviendra-t-il une espèce de ‘’Choura’’ (Consultation) destinée à trouver une solution consensuelle à nos problèmes.

Si les divergences entre les deux parties sont très grandes, il revient, dès lors, à la Majorité et au Pouvoir de prendre leurs responsabilités mais seulement après avoir épuisé toutes les ressources du dialogue et fourni tous les efforts en vue de sa réussite.

E.E.E.J.: Qui fixe l’agenda de ce dialogue ?

M.O.M.E.H.: Les questions qui suscitent l’organisation d’un dialogue sont multiples.

Il y a des questions d’intérêt national majeur qui ne peuvent être traitées que par le consensus.

Tout le monde doit travailler à leur compréhension et à leur appropriation.

La décision prise de façon souveraine n’est, en effet, pas comparable à celle qui est dictée, par les autres.

A titre d’exemple, la lutte contre le terrorisme, et contre la drogue, la crise des valeurs, la réforme de l’enseignement, etc., constituent des questions majeures d’intérêt national.

Le dialogue nous fournit, par ailleurs, des solutions pour résoudre la crise politique pos-électorale et créer les conditions d’une bonne application de l’Accord de Dakar.

Autrement dit, le dialogue recouvre, non seulement tout ce qui concerne les problèmes ponctuels, mais aussi les engagements pris par les uns et les autres.

Il demeure, en outre, l’instrument essentiel de la bonne gouvernance dont on ne peut se passer dans la saine gestion du système démocratique.

Il doit être permanent, entre les parties, à l’intérieur du pays et entre ces parties et la communauté internationale car, avec la mondialisation, la bonne gouvernance a, désormais une portée universelle, si bien que l’Etat qui n’applique pas la bonne gouvernance en luttant contre la corruption, la drogue et leurs conséquences, porte préjudice à la sécurité et à la quiétude internationales et offre, de surcroît, à la communauté internationale le loisir de s’ingérer dans ses affaires.

La souveraineté des Etats est, désormais, diminuée au profit du nouvel ordre international.

Si on permet, par exemple, à la communauté internationale d’exprimer son avis sur tous les sujets et d’intervenir dans les affaires des Etats, en exigeant l’application rigoureuse des principes de la démocratie et de la bonne gouvernance, comment pouvons-nous, alors, priver nos citoyens de se prononcer sur les questions qui les concernent directement.

La gestion perçue, à travers le prisme de la bonne gouvernance, introduit, aujourd’hui, à côté du pouvoir en place, deux acteurs nouveaux, en l’occurrence, la Communauté Internationale et la Société Civile, si bien qu’il n’est plus concevable, maintenant, d’engager quelque réforme que ce soit sans appliquer la bonne gouvernance avec la participation de ces nouveaux venus.

E.E.E.J.: Quel rapport-y-a-t-il entre la bonne gouvernance et la lutte contre la gabegie?

M.O.M.E.H.: Sur le plan économique, il reste entendu que la participation par la concertation et la dialogue fait partie des conditionnalités de la performance et de l’efficience nécessaires à la réussite des politiques publiques.

C’est, par conséquent, un argument supplémentaire en faveur de l’exigence du dialogue car, la démocratie pose les principes fondateurs, pendant que la bonne gouvernance évalue les résultats, d’où la complémentarité entre les deux systèmes.

Si les principes démocratiques sont appliqués et que les résultats ne sont pas satisfaisants, cela veut dire que la bonne gouvernance n’a pas été observée car sa mise en œuvre implique des résultats positifs.

Les systèmes corrompus qui n’appliquent pas la bonne gouvernance sont de trois ordres :

– La dictature : Les dictateurs considèrent, en effet, que le pouvoir et l’Etat, constituent leur propriété strictement personnelle. Ce système corrompu revêt une couleur noire.

– Le système corrompu du deuxième degré : Ici, les privilèges sont accordés en fonction de l’appartenance politique et les avantages matériels et moraux sont distribués suivant la proximité des individus avec le pouvoir en place. Dans ce cas, les ressources de l’Etat deviennent un gâteau à partager dans lequel la part des uns et des autres est inversement proportionnelle au nombre de bénéficiaires. Plus le cercle des postulants est réduit, plus grande est la part du gâteau obtenue par chacun. Ce système porte, cependant, en son sein les ingrédients de l’échec car les acteurs s’efforcent toujours de diminuer le nombre des personnes susceptibles de profiter du régime des prébendes afin d’augmenter leur propre part. Ce système revêt la couleur grise.

– La corruption blanche, enfin : Elle concerne l’Administration. Elle est affaire des citoyens qui ne prennent pas les décisions. C’est le système le moins néfaste car on le voit et on parle de l’intention de le combattre, tout en passant malheureusement, sous silence, ce qui est bien plus grave.

E.E.E.J.: Un dernier mot?

M.O.M.E.H.: De façon succincte, je dirai simplement que les hommes d’Etat et les hommes politiques doivent comprendre qu’il y a trois principes nécessaires à l’exercice du pouvoir en démocratie :

–         La concertation politique : Si elle n’existe pas, cela signifie l’absence des libertés et le règne d’un régime de dictature. Le dialogue s’inscrit, justement, dans ce cadre.

–         Des institutions fortes, reconnues et susceptibles de prendre des décisions applicables, autrement, c’est le règne de l’anarchie.

–         La justice dans la mise en œuvre des politiques économiques, si non, c’est le règne libéralisme sauvage.

Si le dialogue a créé les conditions requises pour obtenir l’Accord de Dakar qui a réglé la crise de l’époque, pourquoi n’adapterions-nous pas, en application du principe « celui qui acquiert les biens par une porte, doit s’en tenir à cette même porte », à savoir le dialogue, comme méthode et comme mode de concertation entre toutes les parties pour étudier ensemble les questions relatives aux intérêts supérieurs de la Nation.

[1] El Emel ElJedid n° …..du …..

N.B. : D’autres interviews ont été accordées, notamment, à la Chaîne TV Elmourabitoune, à la Statio Radio El Tenwir et à Regards croisés.