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Appel d’un Professeur à ses étudiants de l’Université de Nouakchott: Le bilinguisme français-arabe : solution à nos problèmes.

Appel d’un Prof à ses étudiants de l’Université de Nouakchott[1]:

Le bilinguisme français-arabe : solution à nos problèmes.

CRIDEM, 17 avril 2010

Enfants et adolescents innocents, ils saignent du fait d’adultes inconscients ou criminels. Ils ont quitté leurs mamans, ce jeudi matin. Ils devaient retourner à leurs foyers les doigts mouillés, colorés de l’encre qui véhicule le savoir et, ils sont revenus à la maison paternelle, à midi, les mains couvertes de sang, de leur sang.

La dose de savoir qu’ils devaient rapporter à la maison constitue leur contribution quotidienne et laborieuse par l’espoir de permettre, dans le futur, l’atténuation des peines de leurs parents lesquels font de leur mieux pour les nourrir, afin que leur corps irrigue leur cerveau d’un sang nouveau.

Au lieu de ramener du sang virtuel, ils perdent du sang vrai et réel, sans apporter compensation autre que le gaz lacrymogène ou encore une ordonnance médicale et une invalidation… et, pour plus tard, des remords ! Quelle perte! Quel manque à gagner!

Leurs fautes ? Ils sont innocents, inexpérimentés, sensibles, honnêtes au point d’être naïfs et malléables, victimes d’homme qui, eux, sont coupables, expérimentés, insensibles, malhonnêtes et manipulateurs. Qui sont –ils, ces nobles cœurs et ces cerveaux avides ?

Ce sont mes étudiants ! Vous êtes mes étudiants et vous savez, pour ceux qui d’entre vous me connaissent, à quel degré je vous suis dévoué et à quel point je vous aime, quelle que soit votre couleur ou votre sang. La couleur de mes étudiants, dans mon dictionnaire s’appelle Amour. Sacré est leur sang. Mais voilà qu’ils le perdent à flot. Quelle perte !

Mes chers étudiants, Je ne vous culpabilise pas !

Ne vous culpabilisez pas, ce n’est point de votre faute. C’est la faute des «professeurs négatifs» et ignorants; ces professeurs obscurantistes qui profitent des moments de confusion pour vous dicter, dans l’obscurité, les «principes » de la bestialité et de la sauvagerie!

Ce sont ceux-là mêmes qui confondent l’auxiliaire être et l’auxiliaire avoir ! Ceux-là qui vous disent : il n’est pas bon d’avoir, de posséder … il n’est bon d’avoir de posséder une langue étrangère. Ceux-là, qui vous disent: « vous êtes ceci. Vous êtes cela …vous êtes alliés de ceux-ci… ennemis de ceux-là ».

Ce sont ceux qui ont du sang sur les mains; vos mains, à vous, sont propres. Certains criminels, de par le monde, exploitent les enfants et font couler leur sueur. Ceux-là font saigner les enfants et cherchent à vendre, avec un sang froid horrible, leur sang, votre sang, le nôtre.

Cela relève également de notre responsabilité, à nous autres enseignants, tant à l’école qu’à l’université dans la mesure où nous ne vous avions pas suffisamment éclairés sur certains sujets pour que d’autres ne puissent jamais accéder avec leur poison à vos portes. Bref, je vous invite, mes chers étudiants, à dire en Arabe « Aoudhou billahi min chayatini linsi weljenny », à dire en français : « Que dieu nous préserve des satans- diables et des satans- humains ».

Je vous prie et vous « supplie par les mamelles» de vos mères, de vous ressaisir. L’Arabe est notre patrimoine, le Français fait partie de notre patrimoine. L’apprentissage d’une langue est toujours salutaire et enrichissant pour celui ou celle qui ne la possède pas.

Oui, je le dis haut et fort, en homme patriote, fier et positif : le Français fait partie de notre histoire et de notre patrimoine. Il ne nous complexe pas ! Il nous ouvre à 200 millions d’êtres humains dont plus 100 Millions de voisins africains. Il nous a permis d’accéder aux grandes universités et aux centres de recherches. Il a permis la formation des générations de mauritaniens, dont beaucoup ont suivi leurs premières formations en arabe et qui, s’éloignant des chemins de la facilité et de la paresse qui paralysent de nombreux ‘’leaders’’ d’aujourd’hui, ont préféré approfondir leur savoir au CNRS ou d’autres institutions françaises.

Oui, je le dis, parce que culturellement, politiquement, sentimentalement, historiquement entant qu’Arabe mauritanien et Arabe tout court, je sens les africains plus proches que n’importe quels peuples au monde, mais ils sont suivis de près par le peuple de France. Ce grand peuple qui a toujours soutenu la cause des Arabes, les causes passées et très récentes. Je n’ai pas besoin de les citer. Devrais- je en tant qu’arabe être ingrat, myope et mauvais gestionnaire ??

Ce peuple qui admet une communauté d’arabes et de musulmans sur son sol, plus importante numériquement que certains pays arabes et, en tout cas, plus importante que celles que reçoivent la plupart des pays arabes ; ce peuple ne mérite pas d’être injurié par des arabes, et surtout pas, au nom de l’arabité ou du nationalisme.

Et que dire des arabes mauritaniens qui ont tant reçu de la France chaque fois que leur droit à l’existence était contesté dans le monde. Chez nous, ce ne sont pas les français qui imposent l’arabe, ce ne sont pas non plus les pulars, ni les soninkés, ni les oulofs, ni certains régions peuplés de maures qui ont fréquenté l’école avant d’autres !

C’est l’Histoire, c’est le monde, c’est la Mauritanie, c’est la vie. Il faut être honnête et pas mesquins. C’est une culture. Une culture faite de richesses »culturelles » et d’ouverture.

Le monde est vaste et les opportunités se comptent par millions, surtout quand on possède plusieurs langues et notamment l’arabe et le français. Pourquoi chercher à réduire notre chance en nous repliant sur la mamelle de notre mère comme si on devait être condamné à l’état de bébé ? Pourquoi focaliser l’esprit des jeunes sur le contenant et leur faire oublier l’intérêt du contenu ? Le savoir c’est le contenu. Le savoir et la science et leur acquisition sont le véritable enjeu ; la langue est un moyen, un véhicule qui a, certes, son importance mais ce n’est pas tout.

Quant à l’arabe, qui peut refuser ou s’opposer à la langue de l’Islam, du Coran et du prophète ?

La langue d’une glorieuse civilisation ! Cette langue dans laquelle se sont formés tant d’érudits et de saints de négro-mauritaniens avant, pendant et après la colonisation. Cette langue est notre patrimoine commun.

Ce n’est parce qu’on ne la possède pas qu’on doit la haïr. Au contraire quand on ne la possède pas il faut l’acquérir ! Détester l’arabe, en Mauritanie est un crime, conduire les gens à la détester parce qu’on est trop égoïste ou maladroit est encore plus criminel. Je sais qu’on peut me dire jusqu’à quand resterons nous bilingues ? Je répondrai qu’à long terme nous allons tous mourir, mais ce n’est pas une raison de nous tuer mécaniquement avant notre heure.

Ça s’appellerait l’assassinat ou le suicide. Et nous le refusons parce que l’assassinat de ces deux langues équivaut à l’assassinat de notre pays. Agresser ces deux langues, c’est agresser notre pays: que cette agression provienne d’un mauritanien, d’un étranger.

Nous cesserons d’être bilingues quand nous serons trilingues, quadrilingue et plus… dans des langues étrangères.

Certes, on pourra et on devra un jour utiliser nos langues dans notre Administration, c’est légitime. Nous le ferons quand nous le pourrons Nous le ferons lorsque notre niveau de développement économique, culturel, linguistique (le tout est lié ) le permettra. Mais, dans nos relations avec l’extérieur, nous devons continuer à posséder le maximum de langues étrangères pour communiquer avec les autres enfants et adultes dans le monde.

Chers étudiants, vous avez été bernés manipulés. Tournez cette page qui n’est pas dans vos cahiers ; elle nous vient de la poubelle des rues. Déchirez là, au lieu de vous entredéchirer. Embrassez-vous et embrassez tous les savoirs. Conquérez le savoir et ne soyez pas racistes envers le savoir, car toutes langues le véhiculent. L’Arabe et le français sont nos deux locomotives. Ceux qui ne connaissent pas l’arabe doivent en avoir honte.

Ceux qui ne connaissant pas le français doivent savoir que leur paresse et leur recherche de facilité ne les honorent pas. Ceux qui savent l’arabe doivent l’enseigner à ceux qui l’ignorent, ceux qui connaissent le français doivent le faire apprendre à ceux autres. Nous devenons de plus en plus incultes ! Et nous venons d’en donner la preuve. L’encre doit couler dans toutes langues. Beaucoup d’encre ! Du sang, jamais ! Sinon, votre professeur, en arabe et en français, troquera son encre contre ses larmes.

[1] J’ai pu arracher bâtons et armes blanches des mans des  étudiants qui s’affrontaient sur le champ de bataille (enceinte de l’Université et alentours) tout en leur distribuant cet appel. Avec eux et après échanges pendant quelques minutes, nous avons convenu de nous réunir dans mes bureaux à 300m de l’Université, afin qu’ils débattent calmement du sujet qui les divise. Conclusion, deux heures après : « Nous enterrons le conflit et avec lui son origine en créant un syndicat unifié ». Ensemble, mains dans la main, ils m’ont quitté pour informer les médias de cette décision.