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Une scène politique troublante

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Une scène politique troublante

Pr Mohamed Ould Mohamed El Hacen

La scène politique devient d’autant plus mouvante qu’elle risque d’en rajouter à la confusion existant déjà dans le pays, de dérouter les observateurs étrangers, de présenter des signes prémonitoires de déception et de traumatismes pour nous-mêmes. C’est pourquoi, il nous semble de notre devoir d’essayer de contribuer, par les éléments explicatifs qui suivent, à lever le voile sur bien des attitudes de nos concitoyens et concitoyennes qui montrent une certaine perplexité dans le contexte actuel de notre pays.

Pour les populations d’origine nomades, le mot changement est synonyme de Rahil qui permet de changer d’environnement, de paysage, de ressources. Le rahil éternel, offre à chaque fois une nouvelle patrie, même si elle est provisoire, qu’il ajoute à son palmarès de souvenirs entretenus par la poésie et les chants nostalgiques. Nous sommes donc en avance sur le monde arabe qui n’a découvert les vertus du rahil qu’en 2011, le printemps arabe n’étant qu’une version de notre saison d’hivernage offrant l’opportunité de profiter des pâturages, du lait et de la fraîcheur des nuits pluvieuses.

Par ailleurs, le bas niveau de culture politique et démocratique dont souffrent aussi bien les populations que leur élite les enferme dans une logique fondée sur des jugements subjectifs au lieu d’un raisonnement rationnel et objectif comparant les programmes et les idées. Le Président de la République est confondu avec le Chef de la tribu ou l’émir qu’on n’a pas le pouvoir d’élire ou de démettre, sauf par la voie de la violence, en particulier l’assassinat. Les coups d’Etat ne sont donc que la version moderne du recours à la force héritée de la culture tribale et Emirale
La puissance de feu dont le chef de tribu et l’émir disposent consiste au monopole de l’usage du puits étant donné que l’eau est la principale source de vie. Celui qui «tient» le puits, tient les gens à la gorge et exerce le pouvoir de vie et de mort sur eux. Dans l’entendement du Président, hélas peu scrupuleux, et dans la mémoire collective naturellement désabusée, le puits d’antan se confond avec le budget de l’Etat, les recrutements et autres privilèges publics.

Le plus grand malheur qu’un peuple puisse subir, selon les sociologues et les psychologues est de se voir imposé un système en contradiction avec ses valeurs. C’est donc une torture collective que nous vivons depuis1978, particulièrement depuis 2009. Nous vivons depuis 10 années «du jamais vu» sur les plans politique, culturel et social au point d’être privés des ressources communes de notre pays. Le gérant du puits s’est transformé en gardien se servant de l’eau pour satisfaire ses besoins et ses caprices personnels.

L’enthousiasme, l’agitation et la ruée vers le candidat Ghazouani qui promet, par soin discours inaugural, une alternance ou Rahil, justifiant les émotions des hommes et des partis politiques, expliquent bien l’espoir d’une réconciliation entre l’Etat, à travers une juste gouvernance, et les nobles valeurs de notre pays et avec la devise de notre État moderne.

On n’a pas encore besoin d’une position tranchée, car on peut demeurer dans une position d’attente et d’observation en attendant que le paysage devienne plus lisible. Il vaudrait mieux en effet, se poser des questions qui semblent pertinentes

1° Le candidat Ghazouani sera-t-il un homme politique convaincu de la nécessité d’engager un processus démocratique véritable et déterminé à s’initier à sa pratique ou se comportera-t-il en stratège militaire émerveillant un moment une scène lassée et déprimée par un discours des valeurs et des idées qui contrastent avec deux mandats aux résultats catastrophiques ? A-t-il un programme avoué pour nous séduire et un autre inavoué, essentiel et plus engageant ?

2° Quelle garantie aurons-nous pour ne pas faire les frais de cette attitude qui est le propre des hommes intelligents, comme nous avons fait avec le HCE dont l’un des membres avait lancé publiquement en pleine campagne présidentielle de 2007, « c’est Sidi qui sera élu, mais il ne restera au pouvoir que  2 ans? » Serons-nous, trompés deux fois de la même manière, alors que nous prétendons d’être plus intelligents que l’idiot qui a été mordu deux fois par un serpent en faisant entrer sa main dans le même trou?

L’on est en droit de penser que, même si nous sommes aussi imprudents, nous devons faire confiance à l’éducation et la culture de l’homme qui se propose pour diriger notre pays à travers les vagues, tant il se réclame lui-même d’un tissu génétique et d’un milieu social lui interdisant  de nous décevoir. Mais l’histoire nous en dira et, en tout état de cause, ne pourra jamais produire un système pire que celui qui malmène notre pays depuis plus de dix ans. A celui que nous pressentons pour nous guider de le bien faire ou d’oublier que les mauvaises d’alliances, la pratique du chèque en blanc ne peuvent qu’engendrer des déceptions et des révoltes plus violentes.

Une autre raison commande la prudence dans l’usage des chèques à blanc puisque les provisions du pays sont insuffisantes ou inexistantes : déficit budgétaire, déficit de la balance de paiement, endettement excessif, érosion monétaire et faible croissance. Le puits est asséché et demande du temps pour abreuver un pays assoiffé depuis plus de dix ans.

Le Président élu aura à faire face aux difficultés de gérer intelligemment un embouteillage et des bousculades autour d’un puits aux eaux empoisonnées par l’habitude des exclusions et du népotisme. C’est seulement en gérant bien ce risque majeur que les Mauritaniens et leur futur Président pourront savourer l’euphorie de l’alternance.